Hommage au poète de l'universelle fraternité : Aimé CESAIRE

Publié le par Baréma Bocoum

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«Le père de la négritude», qui vient d'être symboliquement accueilli au Panthéon, avait publié fin 2005 un livre où il revenait sur la colonisation, le racisme, l'identité, les droits et les devoirs de chacun. Extraits.

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Après de nombreux débats, Aimé Césaire (1913-2008) a finalement fait une entrée symbolique au Panthéon ce 6 avril 2011, en présence du chef de l'Etat et de nombreuses personnalités du gouvernement. Il y rejoint notamment plusieurs figures de la lutte contre l'esclavagisme et le colonialisme comme Toussaint Louverture, Louis Delgrès, Victor Schoelcher et Félix Eboué. (AFP)Après de nombreux débats, Aimé Césaire (1913-2008) a finalement fait une entrée symbolique au Panthéon ce 6 avril 2011, en présence du chef de l'Etat et de nombreuses personnalités du gouvernement. Il y rejoint notamment plusieurs figures de la lutte contre l'esclavagisme et le colonialisme comme Toussaint Louverture, Louis Delgrès, Victor Schoelcher et Félix Eboué. (AFP)

Lycéen.

SUR LE MÊME SUJET

Je trouvais les hommes martiniquais légers, superficiels, un peu snobs, porteurs de tous les préjugés qu'avaient les hommes de couleur autrefois. Tout cela ne me plaisait pas du tout, et je dois dire que je suis parti pour la France avec délectation. En mon for intérieur, je me disais: «Ils me foutront la paix. Là-bas, je serai libre, je lirai ce que je voudrai.» Me rendre en France avant-guerre était pour moi la promesse d'une libération, une possibilité, un espoir d'épanouissement. Autrement dit, contrairement à beaucoup de camarades de ma génération, j'avais constamment le sentiment que je vivais dans un monde fermé, étroit, un monde colonial. C'était mon sentiment premier. Je n'aimais pas cette Martinique. Et quand j'ai pu partir, ce fut avec plaisir. «Adieu!», pensais-je.

Senghor.

Au lycée Louis-le-Grand, Senghor et moi, nous discutions éperdument de l'Afrique, des Antilles, du colonialisme, des civilisations. Il adorait parler des civilisations latine et grecque. Il était fort bon helléniste. Autrement dit, on s'est formé ensemble, au fur à mesure, jusqu'au jour où nous nous sommes posé une première question essentielle: «Qui suis-je? Qui sommes-nous? Que sommes-nous dans ce monde blanc?» Sacré problème. Deuxième question, plus morale: «Que dois-je faire?» La troisième question était d'ordre métaphysique: «Qu'est-il permis d'espérer?»Ces trois questions-là nous ont beaucoup occupés.

Nous commentions l'actualité. C'était à l'époque de la guerre d'Ethiopie; nous évoquions l'impérialisme européen et, un peu plus tard, la montée du fascisme et du racisme. Nous avons très vite pris position, ce qui a contribué à forger nos personnalités. Puis la guerre est survenue. Je suis rentré à Fort-de-France; j'ai été nommé au lycée Schoelcher, et Senghor, lui, dans un lycée en France. Revenu à Paris après la guerre, qu'est-ce que je découvre? Un petit homme vêtu d'une sorte de toge: Senghor était devenu député du Sénégal et moi de la Martinique. Nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Notre amitié était intacte en dépit de nos différences de caractère. Il était africain et moi antillais; il était catholique, et politiquement proche du MRP; à l'époque, j'étais plutôt communiste ou «communisant». Nous ne nous disputions jamais, parce que nous nous aimions profondément et que nous nous sommes vraiment formés l'un l'autre.

Nègre.

Nous suivions le programme, mais nous avions chacun des sujets de prédilection propres. Rimbaud a énormément compté pour nous, parce qu'il a écrit: «Je suis un nègre.» Langston Hugues et Claude McKay, les nègres américains ont été pour nous une révélation. Il ne suffisait pas de lire Homère, Virgile, Corneille, Racine... Ce qui comptait le plus pour nous, c'était de rencontrer une autre civilisation moderne, les Noirs et leur fierté, leur conscience d'appartenir à une culture. Ils furent les premiers à affirmer leur identité, alors que la tendance française était à l'assimilation, à l'assimilationnisme. Nous nous sommes donc constitués un monde à nous.

Le surréalisme nous intéressait, parce qu'il nous permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l'homme. «Tu vois Léopold, le monde est ce qu'il est, tu t'habilles, tu mets ton costume, tu vas au salon, etc. «Mes hommages, Madame.» Mais où est le nègre dans tout ça? Le nègre n'y est pas. Tu l'as en toi, pourtant. Creuse encore plus profond, et tu te trouveras au fond de toi, par-delà toutes les couches de la civilisation, le nègre fondamental. Tu m'entends, fondamental.»C'est exactement ce que j'ai fait, et toute cette littérature en alexandrins, nous pensions qu'elle était dépassée. «Ils» avaient fait leur littérature, mais nous, nous ferions autre chose, car nous étions des nègres. C'est le nègre qu'il fallait chercher en nous.

Nous nous sommes intéressés aux littératures indigènes, aux contes populaires. Notre doctrine, notre idée secrète, c'était: «Nègre, je suis et, nègre, je resterai.» Il y avait dans cette idée celle d'une spécificité africaine, d'une spécificité noire. Mais Senghor et moi nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir. J'ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel.

Civilisations.

Chaque peuple européen a son histoire, et c'est l'histoire qui a construit la mentalité française telle qu'elle est. Regardez les Anglais, ils ont également une mentalité propre. Allez demander à un Dominicain, un habitant des Bahamas, de Trinidad: «Qu'est-ce que tu es? - Je suis trinidadien. Je suis dominicain.»Demandez à un Antillais: «Qu'est-ce que tu es? - Je suis français.» Les Antillais anglophones ne peuvent pas dire qu'ils sont anglais, «because nobody can be an Englishman». Personne ne peut être anglais, sauf si vous êtes né in England. Chez l'Anglais, le racisme coexiste avec une conception de l'homme et le respect de la personnalité de l'autre, ce qui fait qu'il y a eu beaucoup moins d'assimilation dans les colonies anglophones que dans les colonies françaises. Les Français ont cru à l'universel et, pour eux, il n'y a qu'une seule civilisation: la leur. Nous y avons cru avec eux; mais, dans cette civilisation, on trouve aussi la sauvagerie, la barbarie. Ce clivage est commun à tout le XIXe siècle français. Les Allemands, les Anglais ont compris bien avant les Français que la civilisation, ça n'existe pas. Ce qui existe ce sont les civilisations.

Victimisation.

Nous ne pouvons pas passer notre temps à dire: «C'est la France qui est responsable.» Nous devons d'abord nous prendre en mains; nous devons travailler, nous devons nous organiser, nous avons des devoirs envers notre pays, envers nous-mêmes.

Sortir de la victimisation est fondamental. C'est une tâche peu aisée. L'éducation que nous avons reçue et la conception du monde qui en découle sont responsables de notre irresponsabilité. Avons-nous jamais été responsables de nous-mêmes ? Nous avons toujours été sujets, colonisés. Il en reste des traces. Vous avez été à l'école, vous avez appris le français, vous avez oublié votre langue natale, etc. Lorsqu'on a commencé à écrire le créole, lorsqu'on a décidé de l'enseigner, le peuple n'a pas été transporté de joie. Récemment, j'ai rencontré une femme à qui j'ai demandé: «Madame, vous avez déposé vos enfants à l'école. Vous savez qu'une mesure extrêmement intéressante vient d'être prise: on va enseigner le créole à l'école. Etes-vous contente?» Elle m'a répondu: «Moi contente ? Non, parce que si ma ka voyé i ékol («si j'envoie mon enfant à l'école»), ce n'est pas pour lui apprendre le créole, mais le français. Le créole, c'est moi qui le lui enseigne, et chez moi.» Son bon sens m'a frappé. Il y avait une part de vérité. Nous sommes des gens complexes. Il ne s'agit pas de nous couper d'une part de nous-mêmes.

J'ai toujours été connu comme un rouspéteur. Je n'ai jamais rien accepté purement et simplement. En classe, je n'ai cessé d'être rebelle. Je me souviens d'une scène, à l'école primaire. J'étais assis à côté d'un petit bonhomme, à qui je demandai: «Que lis-tu?» C'était un livre: «Nos ancêtres, les Gaulois, avaient les cheveux blonds et les yeux bleus...» «Petit crétin, lui dis-je, va te voir dans une glace!» Ce n'était pas forcément formulé en termes philosophiques, mais il y a certaines choses que je n'ai jamais acceptées, et je ne les ai subies qu'à contrecoeur.

Afrique.

C'est une question très importante, angoissante. Le sort du Liberia, celui de la Côte d'Ivoire sont effrayants. Nous protestons contre le colonialisme, nous réclamons l'indépendance, et cela débouche sur un conflit entre nous-mêmes. Il faut vraiment travailler à l'unité africaine. Elle n'existe pas. C'est effroyable, insupportable. La colonisation a une très grande responsabilité: c'est la cause originelle. Mais ce n'est pas la seule, parce que s'il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l'arrivée des Européens, leur établissement.

A l'époque de la colonisation, on trouvait des «tribus». Mais nous, les Noirs, avons créé une unité pour gagner l'indépendance. Et maintenant que nous sommes indépendants, une guerre s'est enclenchée; une guerre de classes dégénérant en une guerre de races. Je crois qu'il nous faut fournir des efforts considérables pour éviter de tomber dans ce travers. L'unité reste à inventer.

Racisme.

Malheureusement l'éducation, telle qu'elle a été donnée, telle qu'elle est donnée encore, est souvent responsable. Où Hitler a-t-il appris le racisme? Et le fanatisme musulman n'est-il pas dangereux? Je pense que si. Une partie de l'Islam est quand même très dure à l'égard de l'Afrique. J'ai bien connu un Kabyle; il fallait voir quel regard il jetait sur les gens d'Alger, qu'il considérait comme des colonisateurs. Les Arabes ont été des colonisateurs, des dominateurs et des marchands d'esclaves. Il ne faut pas croire qu'il suffit d'être antillais pour qu'un autre Antillais vous aime.

Il s'agit de savoir si nous croyons à l'homme et si nous croyons à ce qu'on appelle les droits de l'homme. A liberté, égalité, fraternité, j'ajoute toujours identité. Car, oui, nous y avons droit. C'est notre doctrine à nous, hommes de gauche. Dans les régions d'outre-mer, des situations spéciales ont été imposées. Je crois que l'homme où qu'il se trouve a des droits en tant qu'homme. Peu m'importe qui a écrit le texte de la «Déclaration des droits de l'homme»; je m'en fiche, elle existe. Les critiques contre son origine «occidentale» sont simplistes. En quoi cela me gênerait-il? Il faut s'approprier ce texte et savoir l'interpréter correctement. La France n'a pas colonisé au nom des droits de l'homme. On peut toujours raconter n'importe quoi sur ce qui s'est passé: «Regardez dans quel état sont ces malheureux. Ce serait un bienfait de leur apporter la civilisation.» D'ailleurs, les Européens croient à la civilisation, tandis que nous, nous croyons aux civilisations, au pluriel, et aux cultures. Le progrès, avec cette Déclaration, c'est que tous les hommes ont les mêmes droits, simplement parce qu'ils sont des hommes. Et ces droits-là, tu les réclames pour toi et pour l'autre.

© Albin Michel.

Né en 1913, Aimé Césaire, jusqu'en 1993 député-maire de Fort-de-France, était à sa mort, en 2008, l'un des plus grands poètes contemporains et l'auteur de «Cahiers d'un retour au pays natal» et «Discours sur le colonialisme»«Nègre je suis, nègre je resterai» est un livre d'entretiens avec Françoise Vergès, dont elle fait une passionnante postface.

Source: «le Nouvel Observateur» du 17/11/2005.

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issa 07/04/2011 15:44


Un grand homme